Le vocabulaire syndical n’est jamais neutre ; il est le sismographe des transformations d’une société. Longtemps, le terme de « classe ouvrière » a été le pilier central, presque sacré, de la CGT. Pourtant, à l’aube de 2026, une hésitation sémantique semble poindre dans les discours de la centrale de Montreuil.

Entre la fidélité aux racines marxistes et la nécessité de coller à un salariat de plus en plus fragmenté, la CGT cherche son souffle.
Le déclin d’un mythe ou la mutation d’une réalité ?
Si la CGT semble parfois « hésiter », ce n’est pas par reniement, mais par réalisme sociologique. L’image d’Épinal de l’ouvrier en bleu de chauffe, majoritaire et soudé, a laissé place à une galaxie de précaires, de travailleurs des plateformes et de salariés du tertiaire.
Aujourd’hui, parler uniquement de « classe ouvrière » au sens strict du XXe siècle risquerait d’exclure une base militante essentielle : les infirmières, les caissières ou les ingénieurs. La CGT préfère désormais le concept de « classe des travailleurs » ou de « salariat », des termes plus larges qui visent à unifier le camp de ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre.
L’intersectionnalité : Un levier de réinvention
L’hésitation sémantique s’explique aussi par l’irruption des questions intersectionnelles. Pour la CGT, le défi est de taille : comment parler de lutte de classes sans ignorer que, dans cette classe, les femmes et les travailleurs issus de l’immigration subissent des oppressions spécifiques ?
- Le « Féminisme de classe » : C’est la réponse de la direction actuelle, notamment sous l’impulsion de Sophie Binet. Il ne s’agit plus de choisir entre le genre et la classe, mais de démontrer que les métiers les plus dévalorisés sont souvent occupés par des femmes.
- La convergence contre la discrimination : En s’emparant des sujets de racisation ou de diversité, la CGT tente d’éviter que le patronat n’utilise ces divisions pour fragmenter les revendications salariales. L’objectif est clair : transformer des identités spécifiques en une force collective unifiée.
Ce que cela signifie pour l’avenir du syndicalisme
Cette hésitation apparente est en réalité une transition stratégique. Si la CGT abandonnait totalement l’analyse en termes de classes, elle perdrait son âme et se « CFDT-iserait » en devenant un simple gestionnaire de droits individuels. À l’inverse, si elle restait figée sur une vision ouvriériste nostalgique, elle s’isolerait dans les bastions industriels en déclin.
En résumé : La CGT ne renonce pas à la lutte de classes ; elle tente de la moderniser. Elle cherche à construire un « bloc » capable d’intégrer les luttes contre le sexisme et le racisme au cœur du moteur social. Ce n’est pas une hésitation, c’est une mutation pour la survie.
Analyse des forces en présence (Rappel)
| Organisation | Posture sur la Classe | Posture sur l’Intersectionnalité |
| CGT | Identitaire et historique | Intégration par le prisme social |
| Solidaires | Radicale et politique | Pionnier de l’intersectionnalité |
| CFDT | Délaissée au profit de l’individu | Approche par la diversité et l’inclusion |
Quelles dents grincent à la CGT ?
Cette transition sémantique ne se fait pas sans heurts. Au sein de la CGT, une ligne de fracture invisible mais bien réelle sépare la direction confédérale d’une partie de sa base ouvrière, souvent désignée comme le « canal historique ». Pour ces militants, l’introduction des concepts intersectionnels est parfois perçue avec méfiance, voire comme une menace pour l’unité syndicale.
1. La crainte de la « dilution » sociale
Dans les bastions industriels (sidérurgie, chimie, ports et docks), le terme de classe ouvrière n’est pas une relique, c’est une identité de combat. Pour de nombreux délégués de terrain, parler de « racisation » ou de « théorie du genre » relève d’un vocabulaire académique ou urbain, étranger à la réalité de l’atelier. La crainte majeure est celle d’une dilution : si l’on multiplie les critères de lutte (genre, orientation sexuelle, origine), ne risque-t-on pas d’affaiblir le seul dénominateur commun qui fait peur au patronat : le rapport de force économique ?
2. Le spectre du « diversionisme »
Certains courants internes, très attachés à l’orthodoxie marxiste, voient dans l’intersectionnalité une forme de « diversion ». Selon cette analyse, le capitalisme utiliserait les débats sociétaux pour diviser les travailleurs. Pour ces militants :
« Qu’on soit homme, femme, français ou étranger, face à la machine et au bulletin de paie, nous sommes tous des exploités. » Cette vision considère que l’égalité réelle découlera naturellement de la victoire de classe, et que s’attarder sur les spécificités identitaires est un piège libéral.
3. Le défi de la réconciliation (La « Ligne Binet »)
La nouvelle direction de la CGT joue ici les équilibristes. Sophie Binet, première femme à la tête de la centrale et issue de l’encadrement (UGICT-CGT), doit rassurer les bastions industriels tout en séduisant la nouvelle génération de salariés. L’argumentaire utilisé pour apaiser la base est le suivant : les discriminations sont des outils de surexploitation. * En payant moins les femmes, le patronat tire l’ensemble des salaires vers le bas.
- En précarisant les travailleurs immigrés, il fragilise les conventions collectives de tous.
Conclusion : Une CGT « bi-frontale » ?
L’enjeu pour la CGT est d’éviter la fracture entre un sommet « sociétal » et une base « économique ». Si elle réussit à convaincre ses militants historiques que la lutte contre le sexisme et le racisme est une arme de plus dans l’arsenal de la lutte des classes, elle pourrait devenir la force hégémonique de la gauche sociale. Si elle échoue, elle risque de voir ses bastions traditionnels se replier sur un corporatisme défensif, ou pire, céder aux sirènes du populisme identitaire.