L’essentiel. L’étude DARES publiée mi-mai 2026 (données 2024) confirme l’expansion du forfait annuel en jours et expose deux fragilités structurelles : une surcharge horaire désormais chiffrée, et un quart du dispositif qui fonctionne sans l’autonomie réelle exigée par la loi.

📊 Les chiffres
- 2,4 millions de salariés concernés dans le privé, soit 15,1 % des temps complets.
- ×3 depuis 2002. Progression deux fois plus rapide sur 2018-2024 que sur la période précédente.
- 1 821 h/an travaillées en moyenne, contre 1 613 h pour les salariés décomptés en heures. Écart : +208 h.
- +147 h pour les cadres au forfait jours vs cadres en heures (1 887 vs 1 740).
- 1 sur 3 travaille entre 20 h et minuit. 56,1 % télétravaillent au moins un jour par semaine (vs 16,3 % des autres temps complets).
- 21,1 % déclarent que leurs horaires sont fixés par l’employeur, sans marge.
❓ Pourquoi ça compte
Le dernier chiffre est le plus explosif. L’autonomie réelle dans l’organisation du temps est la condition légale du forfait jours (art. L3121-58 c. trav.). Un salarié sur cinq y est donc soumis sans en remplir le critère fondateur.
🔍 Entre les lignes
La DARES note, sobrement, que les heures en soirée « reflètent moins une organisation choisie qu’un débordement de la journée de travail ». Traduction : la flexibilité revendiquée masque, pour une part importante, une charge qui excède le cadre habituel sans déclencher le régime des heures supplémentaires.
⚖️ Le risque juridique
- Cassation, 14 déc. 2022, n° 20-20.572 : nullité d’une convention de forfait jours en l’absence de suivi effectif de la charge.
- Directive 2003/88/CE : la CJUE conditionne tout forfait au respect des durées raisonnables.
- Conséquence : tout accord sans dispositif de contrôle robuste (suivi mensuel, alerte sur la charge, entretien annuel documenté) est exposé à l’annulation rétroactive — avec rappels d’heures supplémentaires à la clé.
🎯 À la table des négociations
Pour les DRH — trois priorités d’audit :
- vérifier que l’accord collectif comporte un dispositif effectif de suivi de la charge ;
- objectiver l’autonomie réelle des salariés couverts (la fiction ne tient plus face à un juge) ;
- documenter les entretiens annuels obligatoires sur charge et rémunération.
Pour les DS — trois leviers immédiats :
- exiger un bilan annuel quantifié du forfait (heures réelles, soirée, week-end) ;
- ouvrir la négociation sur le droit à la déconnexion appliqué aux forfaitisés ;
- recenser les salariés relevant des 21,1 % sans autonomie : terrain de contentieux solide.
⏭️ Ce qui vient
L’extension du forfait aux non-cadres depuis 2005 continue de monter. Les prochains points de tension : généralisation du télétravail, jurisprudence sur le droit à la déconnexion, et probable contentieux européen sur les accords de branche les plus légers.
Bottom line. Le forfait jours n’est plus un dispositif périphérique : c’est le régime du quart de l’encadrement français, et le droit qui l’encadre est en retard sur la réalité de l’usage.